Crise à l’Est : Tshisekedi et l’art d’une diplomatie à géométrie maîtrisée
Par Jean Thierry Monsenepwo, Ambassadeur PCA
Tribune 79
Depuis plusieurs mois, la République démocratique du Congo déploie une intense activité diplomatique pour faire face à la crise sécuritaire persistante dans sa partie orientale. De Luanda à Washington, en passant par Doha et Lomé, cette séquence multilatérale a suscité des lectures contrastées. Certains y voient une dispersion, voire une cacophonie. Pourtant, une analyse rigoureuse révèle une stratégie cohérente, structurée et résolument présidentielle : celle d’une diplomatie à architecture multicanale.
Une crise systémique, une réponse adaptée
Le conflit à l’Est de la RDC ne peut être réduit à une simple opposition entre l’État et des groupes armés. Il s’agit d’un conflit hybride, enraciné dans une complexité systémique :
- Imbrication d’acteurs étatiques et non étatiques,
- Régionalisation des dynamiques sécuritaires,
- Intérêts économiques transfrontaliers,
- Forte exposition géopolitique internationale.
Dans ce contexte, une diplomatie univoque serait vouée à l’échec. Les conflits hybrides exigent des réponses hybrides. C’est dans cette logique que s’inscrit l’approche du Président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo.
Trois pôles, une seule boussole
1. Luanda : le socle africain de légitimité
L’Angola, pivot régional, incarne le cœur politique du dispositif. Son rôle repose sur :
- Sa position géostratégique,
- Sa crédibilité sécuritaire,
- Son mandat de l’Union africaine,
- Sa capacité de dialogue régional.
Luanda n’est pas un simple lieu de négociation, mais un cadre de structuration politique visant à contenir les tensions interétatiques et à préserver une solution africaine. Le retour régulier à Luanda n’est pas un signe d’hésitation, mais un recentrage stratégique.
2. Washington : le levier de pression internationale
Les États-Unis interviennent comme puissance normative et coercitive. Leur rôle:
- Exercer une pression ciblée sur les acteurs récalcitrants,
- Donner du poids aux revendications congolaises,
- Inscrire la crise dans l’agenda sécuritaire mondial.
Washington agit comme amplificateur diplomatique, sans se substituer aux cadres africains.
3. Doha : la diplomatie discrète
Le Qatar offre un espace de pré-négociation dépolitisé, propice à :
- Clarifier les intentions,
- Explorer les marges de désescalade,
- Préparer des sorties de crise sans coût symbolique.
Doha est un laboratoire diplomatique, essentiel lorsque les lignes rouges sont encore mouvantes.
Lomé : le trait d’union africain
Souvent sous-estimé, le Togo joue un rôle de médiateur de second cercle. Le Président togolais agit comme :
- Interprète des signaux issus de Doha,
- Relais vers les cadres africains,
- Garant d’une africanisation maîtrisée des options explorées hors du continent.
Lomé ne concurrence ni Luanda ni Doha. Elle relie, filtre et contextualise.
Une stratégie éprouvée à l’international
Cette architecture diplomatique s’inscrit dans une tradition éprouvée :
- Colombie : Cuba pour la médiation discrète, appui américain, pays garants.
- Soudan du Sud : IGAD, capitales tierces, pression occidentale.
- Irlande du Nord : canaux secrets, médiation croisée, soutien indirect des États-Unis.
Dans tous ces cas, la paix a émergé d’une orchestration multiniveaux, non d’un cadre unique.
Une stratégie présidentielle, une vision unifiée
Contrairement aux apparences, la pluralité des canaux ne signifie pas désordre.
La stratégie congolaise repose sur :
- Un centre de décision unique,
- Une coordination présidentielle directe,
- Une boussole constante : souveraineté, intégrité territoriale, paix durable.
Ce qui semble dispersion est en réalité une segmentation fonctionnelle des rôles.
Conclusion : de la cacophonie perçue à l’ingénierie diplomatique
La diplomatie congolaise actuelle n’est ni improvisée ni incohérente. Elle est le fruit d’une ingénierie stratégique adaptée à la complexité du conflit.
Elle combine :
- Légitimité africaine,
- Pression internationale,
- Facilitation discrète,
- Médiation de continuité.
L’enjeu n’est pas de changer de cap, mais de mieux faire comprendre cette architecture. Car dans les conflits contemporains, la paix n’est pas un événement, mais un processus orchestré.
Jean Thierry Monsenepwo
Rédaction :+243826354771

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